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La lecture est sans doute le premier rite de passage de l'enfant vers l'autonomie de la préhension de notre culture commune.

C'est l'apprentissage premier, fondateur, de l'école primaire. Toujours plus travaillé, poussé, au fur et à mesure de la progression des études.

L'Histoire de l'Homme elle-même est quantifiée par cette capacité, cet outil: l'Histoire avec son grand H commence avec l'apparition de l'écriture (et donc de la lecture qui est son corollaire).

Avant la lecture, c'est la préhistoire.

Et après?

Alors, dès potron-minet, entre 5 et 7 ans selon les pays, le monde qui s'était penché sur le berceau de l'enfant:

-"fait-il ses nuits?";

-"marche-t-il?";

-"parle-t-il?", de suite après les

-"quand est-ce qu'il arrive?"

Car l'enfant est déjà soupçonné d'être retardaire avant même qu'il ne fut né. Ce monde s'empresse, au sortir des maternelles, alors qu'il entre à peine dans la "grande école" de juger l'enfant à l'aulne de ce sésame précieux.

"Est-ce qu'il sait lire?".

Et si l'enfançon a bien appris sa leçon, la voisine, la boulangère, la grand-mère et le facteur détournent les yeux de la merveille bien sage. "Ah, c'est bien". Le cas échéant, un regard sévère et pincé vers le malappris, compatissant et suspicieux vers la mère embarassée qui s'emmèle dans des justifications tremblotantes sont le couperet d'une société qui n'a que faire des millions d'autres capacités et centres d'intérêts de l'enfant. 

Et pourtant.....

Et pourtant 15% des enfants qui entrent au collège sont illetrés. Il y a donc près d'un enfant sur 6 qui ne possèdent pas le code qui lui donnera accès aux diplômes, à l'administration de sa propre vie.

Alors, la faculté se penche sur des emplâtres toujours plus doctes à poser sur cette jambe de bois. La rupture est consommée, la fracture tient plus du grand rift africain que du cheveu dans la porcelaine et le mythe de l'égalité qui s'effondre plonge le politique dans une alternance de prostration et d'agitation fébrile.

Et après....

Et après sommes-nous toujours dans l'Histoire? Les générations futures ne nommeront-elles pas autrement cette période de transition que vit notre société?

Le grand-père paternel de mes enfants pensait que ses petits enfants iraient à l'école en soucoupe volante. Cheminot, la révolution des transport lui est apparue comme le grand acquis de notre société moderne. Mais son avenir a mis en place un autre domaine d'avancée extraordinaire qui définit la société actuelle: la communication.

Elle est devenue instantanée, mais non pérenne. Dans 2000 ans, point de manuscrit ou de tablette à découvrir dans un chantier de fouilles. Que seront nos fax, mails, blogs, devenus? Quelle trace, quelle mémoire préparons-nous pour les générations futures?

Cet état de fait est inscrit dans l'ADN culturel de nos enfançons plus ou moins sagement asservis à nos transmissions obsolètes.

Comment ne pas considérer l'influence de cette nouvelle culture ambiante sur la considération que l'enfant va porter à l'apprentissage de la lecture?

Dans notre famille, les expériences de vie de cet acquis sont très diverses.

Pour l'aînée, je m'étais penchée vers la méthode Doman, toujours plus pressée de faire grandir ma grande qui était pourtant déjà bien précoce. Devant la levée de boucliers familiaux ("mais que va-t-elle faire au CP -1ère primaire- elle va s'ennuyer!"), j'ai laissé choir le projet, .... et elle a appris à lire seule, avec les panneaux publicitaires, et sans que je m'en aperçoive.... Un magnifique apprentissage de la lecture global, qui est probablement la source de sa dysorthographie.

Mon second a décrété en fin de maternelle que tous les autres enfants étaient lecteurs et nous avons donc passé un été studieux à apprendre le déchiffrage, à l'aide de la méthode Bosher, pour calmer ses angoisses.

Ma troisième n'avaient que faire des apprentissages en maternnelle, seul l'intéresssait le fait social. Les institutrices se sont toutes arrachées les cheveux sur cette récalcitrance outrageuse, sans que cela ne vienne la perturber, ni moi non plus d'ailleurs. Elle n'allait à l'école que le matin, ses soucis de santé rendant la sieste nécessaire. J'ai tout de même fait un petit tour chez l'orthophoniste, qui a déclaré qu'elle était analytique et que la méthode "semi-globale" de l'école ne lui conviendrait pas du tout. Nous avons donc mis en place toutes les deux un apprentissage syllabique, sans que ma donzelle ne s'y oppose, ni ne s'enthousiasme pour le projet. A Noël de l'année du CP, elle lisait, certes, mais n'a jamais développé de goût pour la lecture. Et, à 17 ans, en première L, elle ne lit toujours que par obligation.

Ma 4e, en IEF dès la naissance, a déclaré a 3 ans qu'elle voulait apprendre à lire. Nous avons acheté la méthode des alphas, mais lorsque l'étape du déchiffrage des lettres est arrivé, cela lui a suffit. Elle se penchait par-dessus mon épaule lorsque je lisais, reconnaissait les lettres ici et là, et cela suffisait. Il faut aussi reconnaître ce que la demande de l'enfant sous-tend. Dans son cas "savoir lire" consistait en "reconnaître les lettres". Je lis beaucoup, dans la limite où le temps d'une mère de famille active me le permet, et cela lui donnait le sentiment de faire partie, elle aussi, de cet univers. Nous avons bien essayé de passer aux phonèmes, mais cela ne fonctionnait pas et devant toutes ces confusions, nous avons laissé la méthode de côté. Nous nous sommes réattelés aux phonèmes, assez péniblement, lorsqu'elle a eu 6 ans et demi, grâce aux alphas toujours. Après bien des péripéties, et la promesse que nous ne l'obligerions jamais à aller à l'école, elle a décidé d'apprendre à lire le jour de son 8e anniversaire. Sans méthode. Un album, une patience maternelle infinie.... et en avant la musique! C'est aujourd'hui une lectrice insatiable et assidûe. 3 à 4 heures par jour.

Il est bien difficile de ne pas faire le lien avec sa soeur plus âgée, ma 3e, qui a appris dans les temps..... mais à "l'insu de don plein gré" et n'a jamais vraiment aimé cela. L'aînée aussi a appris quand elle l'a voulu..... très tôt..... et elle adore lire! Quand à mon second, si c'est lui qui a été demandeur, c'est sous l'illusion d'une pression sociale. Et il n'aime pas lire non plus. Même si il lit beaucoup pour ses études en fac.

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Mon 5e connaissait ses phonèmes a 4 ans et demi. Il jouait aux petites voitures sous la table tandis que nous nous nous essayions à l'apprentissage de la lecture avec sa soeur de deux ans son aînée et nous entendions fuser les réponses de dessous la table.... ce qui agaçait magistralement son aînée! Malheureusement, un drame familial s'est abattu sur la famille.

A 9 ans, nous respections ce rejet pour cet apprentissage. Sans associer particulièrement les deux.

Il est certainement bien plus difficile pour un enfant du 3e millénaire, qui, en plus, a de certaines capacités intellectuelles, de s'approprier le sens de cet apprentissage laborieux. L'information est partout. Documentaire, site internet, activités pédagogiques interactives (musées, etc....); personne ressource, ce monde n'est plus le nôtre, il est le leur et l'enfant libre dans ses apprentissages ne perçoit pas de manière immédiate et évidente la nécessité de la lecture si elle n'est un endoctrinement parental ou sociétal (école, entourage). 

Mon fils étant peu influençable, cela s'avérait compliqué. Je ne me rappelle plus avoir appris à lire, c'est comme si cet outil avait toujours fait partie de moi. En tout cas, au CP, la première année de primaire belge, je lisais déjà très bien. J'adorais mon dictionnaire et la lecture était le seul vecteur d'apprentissage. Je n'aurai pu interroger ma mère au sujet du mode de fonctionnement des volcans, ou de l'organisation sociétal des abeilles. Et cela valait pour tout mon entourage. Bibliothèques et musées ensuite, lorsque je me suis retrouvée "lâchée dans la nature" avec une carte de transport et un accès illimité aux musées bruxellois entre mes 12 et mes 15 ans furent mes inépuisables  sources d'apprentissages autonomes.

Mais je ne pouvais rendre témoignage de cette expérience avec mon garçon, né dans un millénaire bien différent.

J'avais le sentiment que ce "blocage" avait peut-être une source psychologique. Ce n'était donc pas une liberté pédagogique mais une entrave psychologique. En effet, il avait associé l'apprentissage de la lecture et l'enlèvement dont il a été victime. Une conversation fructueuse, puisque depuis lors, mon garçon s'est mis à la lecture, notre voyage à Rome ayant conforter son désir d'apprendre le latin, il y avait parallèlement une utilité à cet apprentissage symbolique autant qu'utile.

Et puis, sincèrement, nous commencions à être -un peu- agacé par cet habitude de toujours venir nous trouver pour lui lire ses messages sur sa Nintendo. Là, aussi, nécessité a fait loi.

Je pensais reprendre un apprentissage à la lecture progressif, systémique, mais même si sa lecture n'est ni fluide, ni enthousiaste, il s'est avéré que tout à coup, les contacts proximaux avec les phonèmes (les alphas toujours!) avait soudain porté des fruits. La semence était là.... en sommeil.

Alors quand? Et bien, (rongez votre frein... ; ° .....) quand il en manifestera l'envie.